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08/01/2016

Les différents "Charlie"

charlie4.jpgNe nous voilons pas la face. Notre émotion reste variable selon son origine. La mort d'un parent, d'un proche, d'un voisin, d'un collègue de travail, d'une connaissance, éveille en nous une tristesse bien plus grande que celle d'un inconnu. Celle d'un enfant nous révolte bien plus que celle d'un octogénaire. Rien de plus normal et d'humain. Bien qu'une vie détruite reste une vie détruite, n'importe quand, où, comment et qui, le malheur ou la mort nous frappe différemment selon nos attaches et selon que nous sentions menacés directement ou non. Ce qui est normal dans une espèce de hiérarchisation de nos douleurs et souffrances personnelles risque bien de nous plonger dans la même attitude dès qu'il s'agit des souffrances et malheurs collectifs. Les attentats au Yémen, en Inde, au Nigéria, nous touchent et nous effraient moins que ceux de Paris. Les viols en Allemagne, moins que ceux commis en Thaïlande, en Arabie, en Afrique. Le SDF mourant de froid dans notre ville nous révolte davantage que le réfugié noyé en mer ou mourant sur le chemin de l'exil. L'enfant ou le vieillard martyrisé chez nous éveille bien plus notre sentiment de dégoût que le petit palestinien tabassé par la police israélienne ou les coups de fouets et les tortures infligés à un opposant d'un régime politique. Nos transferts et intensités de douleur face à la misère et l'injustice, créées par le jeu sordide des Etats aveuglés par la course au profit d'une minorité au détriment des masses populaires, se calquent, hélas, sur nos sentiments et émotions de proximité. Nos instincts de survie se réveillent de façon très différente selon que nous nous sentions menacés par une guerre proche ou éloignée de nous. Attention, trois fois attention, à cette démarche individualiste d'un repli sur soi ou de l'approbation d'un repli nationaliste. Autant la souffrance personnelle est peu exploitable, sauf parfois pour les commerçants de la mort, autant l'exploitation et la manipulation de l'émotion populaire peut s'avérer dangereuse. Les flonflons des plaques commémoratives, des gerbes fleuries au ruban tricolore marqué du sceau du pouvoir ne sont souvent qu'une récupération d'une émotion collective pour mieux fermer notre cercueil de liberté et faire taire les contestations à des politiques antisociales et discriminatoires. Nous devons craindre, plus que jamais, que ces manifestions servent de prétexte patriotique à des guerres qui n'ont rien avoir avec la liberté d'expression ou la défense des droits fondamentaux de l'homme et de la femme. Les précieuses valeurs que l’Occident chérit avec tant de ferveur font vite le chou gras de la cuisine dégueulasse que nous servent, non seulement les médias, mais nos dirigeants. Comme de coutume, les médias ne font que relayer l'hypocrisie de l'élite qui entretient le public sous le choc, dans la colère, l'émotion, sans lui proposer de vraies réponses, sinon celles faussement sécuritaires. Il nous faut donc lutter contre cette intoxication de nos sentiments. Il nous faut oser une analyse plus profonde. Il nous faut une action plus large que celle de simplement brandir le "je suis Charlie". Il faut appréhender le terrorisme au prisme d’événements se produisant sur toute la surface du globe. Avec les yeux fixement posés sur les différentes guerres en cours, de la Palestine au Pakistan, au Liban et ailleurs. Posons-nous au moins la question de savoir si nos politiques, avec leurs déclarations de guerre au terrorisme, ne font finalement qu'alimenter le sérail des extrémistes en radicalisant et en durcissant les positions de chaque côté. Je ne prétends pas avoir raison, mais une chose est certaine: si nous voulons que tout cela cesse, il nous faut faire les choses différemment, parce que pour l’heure ce que nous faisons ne fonctionne pas. Alors être Charlie, d'accord, mais pas n'importe lequel!

 

10:14 Écrit par mik | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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