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16/05/2017

Qui et qu'est ce qui guide la pensée de Macron ?

ricoeur-macron.jpgJ'avoue être de ceux qui sont intrigués, voire fasciné par le nouveau président des Français. Bien au-delà des caricatures ou des raccourcis véhiculés sur cet homme, sa pensée, son action, par les médias, les "experts" politiques et même par moi, il m'intéressait de "gratter" un peu plus profondément. Opportuniste? Stratège? Socialiste? Libéral? Comment et sur base de quelle analyse, avait-il réussi ce coup de maître de bousculer les codes politiques classiques?

Qu'est ou qui pouvait guider cet homme atypique, y compris dans son couple? J'avais lu sa référence à Paul Ricœur, l'un des grands penseurs du XXe siècle. Alors étudiant, Macron lui avait servi de petite main pour faire de l'archivage dans les dernières années de sa vie. C'est ainsi qu'il entra dans le cercle de ses proches.

Bien que fort à la mode durant mes études de philosophie et de théologie, j'avais beaucoup perdu ce que j'en avais appris. J'ai donc tenté de me remettre un peu à jour sur le sujet, au point de ne pas beaucoup dormir! Tellement intéressant et éclairant. "Jouer" avec le monde des idées reste une démarche bien plus passionnante que de jouer à la console et aux bêtes jeux vidéo qui noient et ramollissent nos cerveaux! Mes vieux neurones se sont donc remis " en marche"…

Très vite, on découvre le lien de parenté entre Ricœur et Macron. Loin de tous les dogmatismes et de tous les clivages, loin de défendre des idées révolutionnaires ou iconoclastes, Ricœur a surtout le souci d'analyser la complexité des phénomènes humains en les éclairant sous tous les angles possibles. On y retient alors la mise en relief des tensions, voire des contradictions, mais où il ne veut jamais voir des oppositions tranchées. Son talent dialectique ou sa " manie des conciliations" l’amène à y découvrir des perspectives complémentaires qui aident à mieux comprendre la chose même. Plus on tient compte de la diversité des perspectives sur une question, même et surtout celles qui semblent s’opposer, mieux on comprend.

Voilà qui éclaire déjà mieux que le goût d'un simple opportunisme, le goût de Macron à vouloir allier gauche et droite. En simple langage populaire et simpliste, nous dirions que c'est du choc des idées que jaillit la lumière! Comme son "maître", Macron ne veut jamais voir des oppositions tranchées. Rien donc d'étonnant de le voir nommer Edouard Philippe, homme de droite, comme premier ministre. On en revient à la manie des conciliations et on comprend mieux son affinité avec Bayrou. Mais Macron n'a rien de la mollesse de dernier ou d'un Hollande. C'est un volontaire.

La volonté chez son référent est aussi complexe. La volonté humaine n’est pas souveraine : elle doit composer avec l’involontaire qui l’habite et qui se manifeste aussi bien dans nos besoins fondamentaux (au sens le plus large possible), que dans le fait que la volonté se montre souvent hésitante. Il n’est donc pas de volonté sans une part de " nolonté" (de nolo, je ne veux pas) qui fait partie de la condition humaine, entendons du conditionnement de toutes nos aspirations.

Du coup, voilà qui m'intéresse, moi qui suis très marxiste: " conditionnement de toutes nos aspirations"! Et de me souvenir d'avoir fait plus ou moins comprendre dernièrement  à un étudiant ce qui pouvait bien lier Freud à Marx! Pour faire bref: Freud voyait bien un conditionnement dans l'inconscient, notamment du sur-moi (ce qui nous est transmis par l'éducation, la société, les parents) et d’une manière analogue chez Marx qui voulait reconduire tout phénomène de conscience à une conscience de classe. Ou encore, comme clé de liaison entre les leçons de Marx, Nietzsche ou Freud celle où les morales peuvent être " réduites" à des faits socio-psychologiques ou historiques. Pourquoi cette digression?

Parce que Ricœur ne nie pas la puissance des processus anonymes que sont les forces historiques, telles les classes sociales. Seulement il refuse de réifier (transformer en chose, réduire à l'état d'objet un individu, une chose abstraite) ces processus, comme si de telles forces impersonnelles pouvaient agir sur la scène de l’histoire, à la limite, en se passant des " individus réels et vivants". Pour simplifier et donc trahir, on pourrait dire que tout attribuer à un système ne suffit pas et qu'il faut tenir compte de l'individu. P. Ricœur ne suit ni la voie engagée par la " science " marxiste, ni la voie inspirée par la sociologie de la connaissance dont il montre respectivement un caractère se heurtant à une contradiction logique. Tout se passe  comme si toute critique de l’idéologie était soupçonnée elle-même d’appartenir à une idéologie. Pour sortir de ce cercle vicieux, Ricœur préfère mettre en œuvre une dialectique subtile entre utopie et idéologie. En d’autres termes, une critique de l’idéologie n’est concevable que sur la base d’un discours utopique qui met à distance l’ordre social en proposant un horizon émancipateur.

Et voilà que nous retrouvons Macron dans ses discours "émancipateurs" d'une France forte dans une Europe forte. Un Macron qui évite la lutte des classes par un projet rassembleur qui veut réconcilier l'individu et la collectivité.

Le jeune socialiste et rocardien qu'il a été revient aussi à " la victoire de l’idée que la politique se tisse "entre le réel et l’ambition". Nous sommes très loin du parti socialiste par rapport à ses illusions révolutionnaires d’antan que défend Mélenchon. Un point peut les rapprocher: la moralité politique. A l'image encore de Rocard qui en faisait un préalable, Macron en fera un de ses premiers décrets. Mais la morale individuelle ne suffit pas. Il vaut mieux parler d'éthique politique, celle qui vise à mieux répartir la richesse. Et une fois de plus, nous constatons un parallélisme entre Ricœur et Macron. Ambigüité et paradoxe des deux. Ce n'est pas, selon eux, seulement en économie que l'on distribue des choses; toute la société est un grand système de distribution. Qui ne serait pas d'accord? Mais où cela devient nettement plus contestable c'est quand l'élève et le maître donnent raison aussi bien à ceux qui disent: " le social est plus qu'une somme d'individus", qu'à ceux qui font passer en premier les droits de l'individu. Car nous y voilà bien au droit et à l'introduction de l'institution dans le projet éthique qui va nous conduire à l'idée de règles. Il n'y a pas d'espace de liberté pour l'individu sans un minimum institutionnel, sans un Etat de droit.

Ce qui m'inquiète chez Macron est que son désir institutionnel du "vivre ensemble" ne puisse s'exercer que dans une fausse paix sociale. Il y aurait alors une forme de totalitarisme qu'il reproche, avec raison, dans la forme d'un communisme passé ou depuis toujours et de façon croissante dans le capitalisme.

Macron est aussi un pragmatique qui connait le tragique de l'action et qui n'en a pas peur. Il a d'ailleurs attaqué l'attitude de peur de Hollande de se faire descendre! Comme encore Ricœur, il pense que l’idée de la mort ne doit pas dévorer toute notre attention, sinon on avance plus. Il disait aussi qu'en gouvernement ne peut tout faire. On ne peut pas avoir tout à la fois la liberté, l'égalité, la justice, la sécurité... Par conséquent se pose le problème des priorités. Les divisions politiques ne reposent pas tant, pour lui, sur la nature des valeurs que sur l'ordre dans lequel il faut les mettre. Pour certains, la sécurité passe avant tout, pour d'autres, c'est la liberté. Nous avons chaque fois une vision partielle sous le couvert de l'universalité. Macron osera assumer ses priorités et sera bien moins hésitant qu'un Hollande.

Voilà donc, en résumé, ce que m'apprend la liaison de pensée entre Ricœur et Macron. Cela reste évidemment fort incomplet, mais peut, bien modestement, éclairer l'homme, la pensée et l'action de celui devenu président de la France. Nous sommes loin des clichés réducteurs véhiculés tant par ses admirateurs que par ses détracteurs.

L'homme reste à mes yeux fascinant, brillant, "habité", bien au-dessus de la médiocrité des politicards d'appareil. Il n'en demeure pas moins dangereux dans la mesure où je ne crois pas que sa vision de société puisse aboutir à plus d'égalité. Le progrès social qu'il conçoit risque bien au contraire de l'aggraver, avec pourtant plein de bonne intentions et une sincérité que je lui accorde volontiers.

Aux législatives, j'ose espérer une autre victoire, sans souhaiter le retour des combines politiciennes des partis traditionnels.

 

 

10:39 Écrit par mik | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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